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Texte de présentation

Introduction
Naissance de la société thermo-industrielle
Mode de vie
insoutenable
Agrocarburants, sables bitumineux et autres forages
Automobile
Solutions
Notes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La machine à vapeur transforme l'énergie thermique contenue dans la vapeur d'eau en énergie mécanique. L'eau, bouillie dans une chaudière alimentée au charbon, se transforme en vapeur.

Plus de mille ans av. J.-C., les Chinois utilisaient le charbon. Mais c'est à partir du 18e siècle que son usage se répandit, d'abord en Angleterre, avec l'avènement de la machine à vapeur.

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Simon Bolivar

Homme politique et général d'Amérique du Sud, Simon Bolivar contribua à l'indépendance de nombreux pays d'Amérique du Sud ; son rêve était de voir l'Amérique latine unifiée en un seul pays.

 

 

 

Pompé des entrailles de la terre depuis près de 150 ans1, le pétrole a été littéralement le moteur du développement des sociétés thermo-industrielles du Nord. Selon de nombreux experts, son niveau de production maximale a désormais été atteint, et ce, alors que la demande ne cesse de croître... Ainsi, si la consommation de pétrole demeure constante, cette ressource devrait être totalement épuisée dans une quarantaine d'années. Pour de plus en plus de scientifiques, de penseurs et de spécialistes tous azimuts, nous entrons aujourd'hui dans l'ère de l'après-pétrole2.

Parallèlement, notre société
thermo-industrielle et notre mode de vie «énergivore», qui en est le corollaire, s'avèrent insoutenables. Ils sont, entre autres, tenus responsables des changements climatiques qui sévissent à l'échelle planétaire et qui affectent davantage les habitants du Sud. Notre société a également une grande part de responsabilité dans le développement des inégalités dans le monde. En effet, on comprend aujourd'hui que le confort et l'hyperconsommation en Occident reposent en grande partie sur l'exploitation des ressources naturelles et humaines du Sud.

© Photo de l'ACDI : Pierre St-Jacques (Haïti)

Afin de contribuer à y voir plus clair, nous vous proposons La planète dort au gaz..., une ressource pédagogique dont l'objectif général est d'amener les élèves à questionner les fondements de la société thermo-industrielle et, par ricochet, des comportements matérialistes qui en découlent. Plus spécifiquement, La planète dort au gaz... invite les élèves à mettre en perspective les conséquences et les enjeux des choix individuels et collectifs en matière d'énergie et de transport sur les habitants des pays dits en développement, autant qu'à porter un regard lucide sur les relations Nord-Sud. À titre de pierre angulaire de la société thermo-industrielle, l'usage de l'automobile, faux symbole de liberté et rite de passage de l'adolescence à l'âge adulte dans la culture occidentale contemporaine, sera questionné.

Pour affiner notre réflexion, il importe de revisiter les origines de la société thermo-industrielle, de comprendre pourquoi l'évolution d'une telle société n'est pas soutenable, de remettre en cause certaines des solutions envisagées qui perpétuent notre mode de vie et d'imaginer des solutions de rechange pour le développement d'un monde plus sain, plus juste et plus solidaire.

Naissance de la société thermo-industrielle

Les pays aujourd'hui dits industrialisés ou développés ont connu le passage d'une société où l'agriculture était l'activité principale à une société où l'industrie domine. Puisque le développement des sociétés occidentales est fondé sur la chaleur (et non l'énergie du vent, par exemple), on peut les qualifier de « thermo-industrielles ». Bien que l'industrialisation des pays aujourd'hui dits développés ait débuté entre la fin du 18e siècle (pour la Grande-Bretagne) et le milieu du 19e siècle (pour les États-Unis et le Canada)3, l'invention de la machine à vapeur est considérée comme étant à l'origine de cette révolution.

La machine à vapeur et le charbon

Dès l'Antiquité, l'être humain utilisait la force de la vapeur d'eau. Il fallut toutefois attendre 1765, pour assister à l'invention de la première machine à vapeur4. Mais c'est au début du 19e siècle que cette invention connut un important succès. L'augmentation de sa puissance entraîna alors l'invention de machines capables de remplacer les ouvriers qualifiés et la création de la locomotive et du bateau à vapeur, pouvant déplacer marchandises et passagers. Alimentée au charbon, la machine à vapeur provoqua l'exploitation accélérée de cette ressource énergétique, qui, rapidement, supplanta le bois.

Pendant ce temps, au sud...

Ces avancées techniques eurent également des impacts importants en Afrique, en Amérique latine et en Asie.

Jusqu'alors, les puissances occidentales se contentaient d'explorer les abords du continent africain pour se fournir en esclaves et en ressources naturelles. Avec l'apparition de la machine, l'usage d'esclaves tomba en désuétude. On décida alors de faire travailler les Africains en Afrique pour approvisionner l'Europe en matières premières, dont l'importation se trouvait facilitée par le bateau à vapeur. Dès 1884, la Conférence de Berlin permit aux puissances coloniales de définir les règles de partage de l'Afrique, ce qui provoqua les premières guerres coloniales sur le continent africain.

L'Espagne et le Portugal, s'étant contentés d'exploiter les richesses de leurs colonies, n'avaient pas opéré le virage industriel. Contraints d'acheter de l'Europe industrialisée les produits qu'ils ne produisaient pas, les deux pays virent leurs richesses s'épuiser et leurs puissances s'effondrer. Au même moment, Bolivar et ses acolytes d'Amérique latine entreprirent des guerres d'indépendance (1806-1830), à l'instar des États-Unis (1776). Les guerres civiles, le climat et la situation financière de l'Amérique latine l'empêcheront d'effectuer le virage industriel que connut l'Amérique du Nord.

En Asie, outre le Japon, qui s'appropria la technologie moderne, l'impérialisme européen triompha. Les puissances occidentales se partagèrent les différents pays asiatiques.

Déjà, le fossé entre les pays dits développés et les pays dits en développement était très profond, mais cette réalité ne fit que s'aggraver, avec l'évolution de l'industrialisation.

Le pétrole

Le premier puits de pétrole fut foré en Pennsylvanie, en 1859. D'abord introduit dans la vie quotidienne avec la lampe d'éclairage, ce nouveau carburant se généralisa rapidement, grâce à l'invention du moteur à explosion. Au début du 20e siècle, il remplaçait la vapeur dans toutes les innovations technologiques. La Première Guerre mondiale et les années qui suivirent permirent à l'industrie et à l'économie américaines, fondées sur le pétrole, de prendre leur essor. Pendant que les avions de guerre et les camions démontraient leur efficacité, l'électricité, la radio et l'automobile s'immisçaient dans le quotidien des familles occidentales. Le confort s'installa dans les foyers « comme une réalité quotidienne, indiscutable et, apparemment, irréversible »5. L'aviation civile fit son apparition, les engrais chimiques envahirent les champs, tandis que les usines réclamaient quantité de charbon pour s'alimenter. Les machines fondées sur les énergies renouvelables (environ le tiers des machines) qui existaient encore en 1914 furent rapidement transformées. En 1924, on comptait 18 millions d'automobiles dans le monde, dont 16 millions aux États-Unis.

Le nucléaire, l'informatique, l'aéronautique ainsi que le développement des pesticides et de nombreux autres produits chimiques sont les fruits de la Deuxième Guerre mondiale. Avec l'élimination des tramways et des chemins de fer, amorcée dès 1930 en Amérique du Nord, le nombre d'automobiles à l'échelle mondiale atteignit 100 millions d'unités, en 1950. C'est aussi à cette époque que le pétrole devint l'énergie privilégiée de l'industrie.

La jeune histoire du pétrole est étroitement liée à celle des guerres et à la politique internationale. En effet, le pétrole est devenu une ressource stratégique indispensable à la croissance économique. Les multinationales de construction automobile et les pétrolières figurent parmi les entreprises les plus florissantes, au sein des grandes puissances industrielles. C'est pourquoi « l'industrie automobile et celle du pétrole, qui lui est intimement liée, sont également partout aux commandes des économies nationales »6. Dès 1948, l'Amérique découvrit l'importance des gisements des pays arabes, principalement ceux de l'Arabie saoudite. Déjà, elle importait plus de pétrole qu'elle en exportait, et cette tendance n'irait qu'en s'amplifiant. Le maintien des bas prix du pétrole par les dirigeants (monarques ou dictateurs pour la majorité) des pays producteurs fut longtemps commandé par les dirigeants (pour bon nombre issus de l'industrie pétrolière) des pays aujourd'hui dits industrialisés. « Les milliards de barils extraits et achetés à des prix dérisoires subventionnèrent totalement l'essor industriel des États-Unis, [du Canada] et de l'Europe7. »

Aujourd'hui, non seulement les combustibles fossiles (pétrole, charbon et gaz) assurent 80 % des besoins en énergie dans le monde, mais encore le pétrole est partout, de l'agriculture à la médecine, en passant par pratiquement tous les objets qui nous entourent. C'est aussi l'énergie fossile qui a rendu la mondialisation possible. La délocalisation de la production et le voyage incessant des marchandises que l'on connaît aujourd'hui n'auraient pu être envisageables, sans pétrole. Et, en ce sens, le pétrole est également l'un des facteurs responsables du fossé abyssal qui sépare les pays pauvres des pays riches autant que les quelques riches des pays pauvres du reste de leur population. L'exploitation des ressources minières, de la mer et des forêts du Sud ; l'exploitation agricole à grande échelle de produits exotiques ; l'exploitation d'une main-d'oeuvre bon marché dans les ateliers de misère des zones franches des pays dits en développement pour la production de nos jouets, vêtements et autres appareils ; constituent quelques exemples des conséquences de la mondialisation ayant contribué à l'appauvrissement des plus pauvres.

À l'heure actuelle, près d'un milliard d'automobiles occupent l'espace public à l'échelle mondiale. Le monde consomme 30 milliards de barils de pétrole par an. Or, il resterait 1000 milliards de barils de réserves, dans nos sous-sols (certains estiment ces réserves à 2000 milliards, prenant en compte les gisements les plus difficiles à exploiter). La pénurie qui s'annonce a pour effet d'augmenter les prix des carburants fossiles. Seulement, « la révolution agricole des 100 dernières années repose plus qu'exclusivement sur les progrès de l'industrie et de la pétrochimie »8. L'augmentation du prix du pétrole a des répercussions directes sur les prix des pesticides, fertilisants, emballages, carburants, et donc sur les prix des denrées alimentaires. « La fracture entre ceux qui vont pouvoir satisfaire leurs besoins et les autres va donc s'aggraver9. »
[HAUT DE PAGE]

Mode de vie insoutenable

La société thermo-industrielle est insoutenable pour deux principales raisons : la première est d'ordre environnemental et la seconde, d'ordre éthique.

Environnement

Le développement de la société thermo-industrielle basée sur la croissance ainsi que le mode de vie qui en découle dégrade dramatiquement et de façon irréversible notre environnement. La publicité, le crédit et l'obsolescence programmée des objets sont les trois ingrédients de la création infinie de faux besoins, qui entraîne l'hyperconsommation. Outre les problèmes éthiques que pose le « made in China » (nous y reviendrons), l'environnement ne pourra soutenir encore longtemps cette production industrielle effrénée. Selon le ministre chinois de l'Environnement, Pan Yue, « le miracle économique chinois finira bientôt, parce quel'environnement ne peut plus suivre. Les pluies acides tombent sur le tiers du territoire, la moitié de l'eau de nos sept grands fleuves est inutilisable [...]. Nos matières premières sont rares, nous n'avons plus assez de terres et notre population [croît] encore »10.

© Photo de l'ACDI (Mexique)

Cette pollution de l'air, de l'eau et des sols se fait sentir partout sur la planète et parfois davantage dans les pays où la production est délocalisée. Ces derniers attirent d'ailleurs les investisseurs par le bas coût de leur main-d'oeuvre et le peu, voire l'absence de normes sociales et environnementales. En ce sens, « nous avons contracté à l'égard du Sud une immense dette écologique [...]. Les pays riches "empruntent" d'énormes surfaces de ressources naturelles, de terres arables, de forêts, aux pays du Sud. Ils y exportent leur pollution, au moins celle qui ne connaît pas de frontières, à commencer par celle des gaz à effet de serre »11.

Par ailleurs, le va-et-vient des marchandises12 des lieux de production (Sud) vers les lieux de consommation (Nord) constitue en soi un désastre écologique, et ce, sans compter les allers-retours des automobilistes vers les différents temples de la consommation, que sont les centres d'achats, pour se procurer ces mêmes marchandises. Le transport, intensifié au cours des deux dernières décennies par la mondialisation des économies, est la première source d'émission de gaz à effet de serre. « Chaque fois que nous brûlons un litre d'essence, nous avons besoin de 5 m2 de forêt pendant un an pour absorber le CO2 [émis]13. » On calcule que la production, l'emballage, le transport et la distribution de la nourriture consommée par une famille de quatre personnes entraînent l'émission de huit tonnes de gaz à effet de serre14. D'autres recherches arrivent à la conclusion que « toute la chaîne du système alimentaire américain consomme près de 20 fois plus d'énergie que cette même nourriture n'en produit »15. Les changements climatiques provoqués en partie par ce « bougisme » incessant préoccupent de plus en plus les dirigeants et l'opinion publique. À l'échelle mondiale, plusieurs initiatives visant la réduction des gaz à effet de serre ont été mises de l'avant. Toutefois, il semble que ces efforts soient insuffisants et que les émissions mondiales ne cessent de progresser.

Par ailleurs, on accuse les pays émergents d'être les principaux responsables de l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre et de la montée en flèche des prix du pétrole brut. Bien que 40 % de l'augmentation de la demande mondiale de pétrole provienne de la Chine, il importe de spécifier que la consommation annuelle de chaque Chinois est de 1,8 baril, contre 17 barils pour un Européen et 28 barils pour un Canadien ou un Américain des États-Unis. De plus, la croissance de la demande pétrolière chinoise n'est pas seulement due à l'augmentation de véhicules motorisés (cinq millions d'automobiles de plus par année uniquement dans l'empire du Milieu), mais également à la demande croissante en électricité, dont une part considérable sert à la fabrication des nombreux objets de confection chinoise que nous achetons. En effet, la production de tout objet exige d'importantes quantités d'énergie. Une automobile, par exemple, aura déjà englouti 4293 litres d'essence (l'équivalent de l'essence nécessaire pour parcourir plus 50 000 km), en sortant de la chaîne de montage.

Dès 1972, dans son rapport Halte à la croissance, le Club de Rome16 nous mettait en garde : une croissance illimitée sur une Terre limitée n'est pas soutenable, et poursuivre sur la voie de cette croissance sans fin nous mènera droit vers la catastrophe écologique. Alors qu'à cette époque, nous avions atteint 85 % des limites de la planète, aujourd'hui, notre consommation des ressources correspond à 125 % de ce que la planète peut supporter à long terme. Nous laisserons donc une planète lourdement hypothéquée aux générations futures.

Éthique

Le mode de vie occidental pose également un important problème d'éthique. En effet, l'espace bioproductif total de la Terre, soit l'espace disponible pour subvenir à nos besoins et pour absorber nos déchets, est de 12 milliards d'hectares. Si l'on divise cet espace par la population mondiale, qui se chiffre à 6,7 milliards de Terriens, nous disposons de  1,8 hectare par personne. D'emblée, la population humaine de la Terre dépasse sa capacité de support, car pour vivre décemment, l'humain aurait besoin de 2,2 hectares. Or, le mode de vie d'un Américain moyen requiert 9,6 hectares, celui du Canadien moyen 7,2 hectares, celui de l'Européen moyen 4,5 hectares, tandis que l'Africain moyen utilise 0,2 hectare17.  

Comme tous les êtres humains ne pourraient vivre à l'image du Canadien moyen, notre mode de vie s'avère inéquitable. Mais encore, ce mode de vie s'appuie sur la production d'objets à bas prix dans les ateliers de misère (et dans tout le système de sous-production clandestin) et dans les exploitations agricoles des pays dits en développement. Cet esclavage contemporain, généré par la recherche des coûts de production toujours plus bas, va à l'encontre du droit à la dignité que tous êtres humains devraient pouvoir revendiquer. Malgré le « progrès » réalisé depuis les derniers siècles, le luxe des riches repose encore sur la misère des pauvres... Or aujourd'hui, des milliers de kilomètres séparent les exploiteurs des exploités, et les premiers en sont le plus souvent inconscients ou y sont indifférents. [HAUT DE PAGE]

Agrocarburants, sables bitumineux et autres forages

Puisque la société thermo-industrielle est fondée sur le pétrole, la pénurie annoncée de l'or noir commence à peser sur l'économie mondiale et à faire craindre le pire aux économistes. Pour pallier cette pénurie, différentes solutions ont été avancées. Seulement, ces solutions ne remettent en cause ni la mobilité actuelle des personnes en Occident et des marchandises sur l'ensemble de la planète ni la production industrielle effrénée. Au contraire, ces solutions visent à perpétuer notre mode de vie et notre mode de consommation actuels, pour que la croissance économique poursuive sa courbe ascendante.

Agrocarburants

Parmi ces solutions, on trouve les agrocarburants (éthanol et biodiesel). Dès la fin du 19e siècle, le co-inventeur du moteur à explosion utilisait l'éthanol, pour faire rouler ses machines. En 1912, Rudolf Diesel expliquait que «l'usage des huiles végétales comme carburant automobile est de nos jours insignifiant. Mais à l'avenir, ces huiles pourraient devenir aussi importantes que le pétrole et le charbon [le sont] aujourd'hui»18.

La production et la consommation d'éthanol étaient, jusqu'à récemment, principalement l'affaire du Brésil et des États-Unis19, qui y voient une façon d'être indépendants des pays producteurs de pétrole sur le plan énergétique. Aujourd'hui, de nombreux pays dits en développement ou émergents commencent à y trouver un intérêt, pour répondre à la consommation nationale ou pour exporter dans les pays industrialisés insatiables. De l'Amérique latine à l'Asie, en passant par l'Afrique, petits et grands agriculteurs se mettent à cultiver différentes plantes (souvent génétiquement modifiées) à pousse rapide (comme l'herbe à éléphant) ou très productives (comme le palmier à huile). Le bilan écologique de cette ruée vers les agrocarburants s'avère fort négatif. Déjà, il a conduit à la destruction de forêts primitives en Indonésie, en Malaisie, au Cameroun, au Congo, en Argentine, en Uruguay, au Paraguay et au Brésil. En effet, les surfaces cultivées en agrocarburants ne peuvent se faire qu'au prix de la coupe de forêts ou du remplacement des cultures existantes. Le remplacement d'une culture alimentaire par une culture vouée à la fabrication d'éthanol diminue la quantité de nourriture disponible, ce qui entraîne la hausse des prix. Déjà, le prix du panier d'épicerie des Canadiens a augmenté de façon significative. L'augmentation du prix des céréales se fait toutefois davantage sentir dans les pays dits en développement et, pour les deux milliards d'humains qui vivent avec moins de deux dollars par jour, la situation s'avère critique.

Pendant que Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, qualifie la production d'agrocarburants de « crime contre l'humanité », le gouvernement canadien adopte le projet de loi C-33. Ce projet de loi exige que d'ici 2010, toute l'essence vendue au Canada contienne au moins 5 % d'éthanol. Toutefois, cette mesure n'apportera qu'un bénéfice environnemental négligeable. On estime qu'elle entraînera une réduction de moins de 2 % des émissions de gaz à effet de serre liés au transport. Toutefois, l'épandage d'engrais et de pesticides qu'exigent les monocultures industrielles comme la culture d'agrocarburants contribue à la détérioration des sols et des cours d'eau. S'il fallait que la consommation d'essence mondiale soit remplacée à 100 % par les agrocarburants, il faudrait que l'humanité entière fasse le choix d'abreuver sa voiture plutôt que de se nourrir. À titre d'exemple, un 4 x 4 qui parcourt 350 km engloutit 50 litres d'agrocarburants. Ceci équivaut à 226 kg de maïs, soit une année d'alimentation individuelle en équivalent calories, et la culture de cette quantité de maïs accapare 280 m2 de terres arables20. « La concurrence pour les céréales entre les 800 millions d'automobilistes [1 milliard en 2010] et les 2 milliards de personnes les plus pauvres qui essaient seulement de rester en vie est en train de devenir une affaire homérique21. »

Sables bitumineux

L'augmentation du prix du pétrole rend désormais économiquement intéressante l'extraction de pétrole des gisements dits non classiques, qui nécessitent des investissements colossaux et d'importantes quantités d'énergie. Selon l'Agence internationale de l'énergie, 1000 à 2000 milliards de barils de pétrole non traditionnels pourraient être extraits des entrailles de la Terre22. Les quatre gisements de l'Alberta, situés à 50 mètres de profondeur sous la forêt boréale, contiendraient entre 230 et 340 milliards de tonnes équivalent pétrole (tep)23. Avec les technologies actuelles, on estime pouvoir extraire 41 milliards de tep, soit un total de 300 milliards de barils de pétrole. Les réserves de sables bitumineux de l'Alberta placent le Canada au rang du pays possédant le plus de réserves de pétrole récupérables au monde, devant l'Arabie saoudite. Puisque la consommation mondiale annuelle de pétrole s'élève à 30 milliards de barils, les réserves de l'Alberta contribueront à perpétuer pour encore 10 ans le rythme de consommation mondiale actuel. Toutefois, les coûts écologiques de ces exploitations sont faramineux : déboisement de milliers de kilomètres carrés de forêt boréale (superficie égale à celle de l'État de la Floride), consommation d'énormément d'énergie (pour extraire 3 barils de pétrole, il faut en brûler 2), émission de 5 fois plus de gaz à effet de serre que pour la production de pétrole traditionnel et consommation gigantesque d'eau (4,5 litres d'eau pour chaque litre de bitume produit). L'eau contaminée est accumulée dans d'énormes bassins de décantation, qui couvrent déjà une superficie de 50 km2 et qu'on ne sait encore comment décontaminer24. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle ?

Autres gisements

La ruée vers l'or noir, de plus en plus difficile à extraire, ne semble que commencer. Pendant que les dirigeants des États-Unis tentent de relancer les forages en mer, une étude américaine révèle que 412 milliards de barils de pétrole dormiraient dans les fonds marins, sous les glaces de l'Arctique, dont 30 milliards du côté nord-américain. Le contrôle de cette zone de l'Arctique fait l'objet de contestations et est revendiqué par le Canada, les États-Unis et le Danemark. Rappelons que le Canada a déjà annoncé la militarisation de ce territoire par l'envoi de navires de patrouille et la construction d'un port en eau profonde.

Ces solutions sont temporaires et n'ont pour but que de perpétuer l'existence de notre société thermo-industrielle. Elles ne peuvent régler les problèmes environnementaux qui sévissent actuellement et, pire, elles contribueront à en augmenter la portée. « Ces derniers temps, on s'est surtout préoccupé du prix de l'essence [...]. Pourtant, l'accélération de la crise [...] frappera de plein fouet tous les aspects de notre société de consommation25. » [HAUT DE PAGE]

Automobile

L'automobile peut être considérée comme « la pierre angulaire des économies capitalistes avancées26». C'est pourquoi une remise en question de notre société thermo-industrielle ne pourrait se faire sans questionner son usage. L'automobile est assurément l'objet de consommation le plus publicisé au monde. Depuis presque un siècle, la publicité a réussi à convaincre les jeunes et les moins jeunes, les riches comme les plus pauvres, que l'automobile apporte non seulement la liberté, mais qu'elle est tout simplement indispensable. En plus de dominer les économies nationales, l'industrie automobile a su supplanter toute autre forme de transport. Pour ce faire, elle a littéralement déconstruit les systèmes de transport collectif et a popularisé l'usage de l'automobile individuelle. Si l'automobile occupe une place prépondérante dans le champ de la consommation, elle constitue le meilleur moyen d'accéder aux autres types de consommation. La voiture amène les individus à se déplacer, à chercher ailleurs ce qu'ils ont à proximité et même à aller acheter ce dont ils n'ont pas besoin ; comme si le moyen créait le besoin. Ivan Illich, dans La convivialité (1973), démontrait qu'en calculant le temps passé à travailler pour payer sa voiture, pour la nettoyer, pour attendre chez le garagiste, etc., elle roulait à une vitesse moyenne de 6 km/h, soit la vitesse de la marche.

L'usage de la voiture a également contribué à accentuer l'individualisme qui prévaut dans notre société. Les citoyens d'un même village, d'un même quartier, voire les voisins d'une même rue, ne se croisent plus autrement que dans leur habitacle respectif. L'automobile accapare presque tout l'espace public, qu'elle roule (en moyenne 43 minutes par jour) ou qu'elle soit stationnée. La circulation à pied ou à vélo devient des plus téméraires. L'enfant n'y a définitivement plus sa place pour jouer. De plus, l'automobile tue, blesse et fait des victimes par la pollution de l'air qu'elle provoque.

 

© Photo de l'ACDI : Roger Lemoyne (Thaïlande)

Solutions

De nombreux scientifiques, savants et spécialistes à travers le monde ont sonné l'alarme : il est impératif de remettre en question les fondements de notre société de consommation. Selon une étude britannique, «l'humanité dispose de 100 mois pour changer ses habitudes de destruction du globe, sans quoi la dangereuse combinaison des problèmes liés aux changements climatiques, à la demande énergétique et aux finances aura atteint un point de non-retour»27. Bien que ce discours alarmiste puisse être contesté, il n'en demeure pas moins qu'il s'avère désormais urgent d'agir. Et c'est à nous, Occidentaux, de le faire en premier, parce que, comme nous venons de le démontrer, «le côté matériel de tout ce qui fait partie de [notre] vie quotidienne [...] dépend entièrement d'une demande énergétique et écologique irrationnelle construite historiquement sur le pillage continu de la nature et des peuples du Sud»28.

De nombreux penseurs proposent des solutions de rechange qui consistent à modifier nos habitudes de production et de consommation, et à réorienter nos valeurs. Certains appellent cette transition «décroissance conviviale», d'autres «dématérialisation», d'autres encore «développement de sociétés responsables». Cultiver notre potager ; consommer non loin, nu, naturel et juste29 ; échanger des services et des denrées avec nos voisins ; réduire notre consommation de viande ou, encore mieux, devenir végétalien ; marcher, pédaler et utiliser les transports en commun ; inventer des machines fonctionnant aux énergies renouvelables ; composter et réduire nos déchets ; s'investir dans notre communauté, mais surtout préférer l'être à l'avoir, le collectif à l'individualisme, sont quelques-unes des solutions envisagées.

Rappelons-nous que « notre civilisation n'est pas la première à devoir affronter une crise de régime énergétique. Tout au long de l'histoire, l'énergie a joué un rôle important dans le développement et la chute des civilisations »30. Toutefois, pour éviter le « cataclysme annoncé », mettons l'épaule à la roue et transmettons aux élèves les savoirs et les compétences nécessaires au développement d'un monde plus juste, plus sain et plus solidaire !

[HAUT DE PAGE]

 

Notes :

  1. Les Indiens d'Amérique ainsi que d'autres civilisations anciennes connaissaient l'existence de cette « huile de pierre » (petroleum, en latin), qu'ils utilisaient avec parcimonie. Mais son utilisation s'est intensifiée avec son extraction à partir
    des débuts de l'ère industrielle. En effet, les géologues s'entendent pour dire que plus de 875 milliards de barils de pétrole ont été extraits du sous-sol terrestre, depuis les 140 dernières années. Normand MOUSSEAU, Au bout du pétrole, [s. l.], Éditions MultiMondes, 2008, p. 24.
  2. Normand MOUSSEAU, Au bout du pétrole, [s. l.], Éditions MultiMondes, 2008, p. 1.
  3. L'industrialisation débuta à la fin du 18e siècle pour la Grande-Bretagne et la Belgique, au début du 19e siècle pour la France et à partir du milieu du 19e siècle pour les États-Unis, le Canada et l'Allemagne.
  4. La première machine à vapeur fut inventée en Angleterre, par James Watt.
  5. Ibid., p. 35.
  6. Éric LAURENT, La face cachée du pétrole, [s. l], Éditions Plon, 2006, p. 120.
  7. Ibid., p. 158.
  8. Normand MOUSSEAU, Au bout du pétrole, Éditions MultiMondes, 2008, p. 32.
  9. Frédérick MONICAULT, « L'ère de l'après-pétrole a déjà commencé », Figaro, 23 avril 2008, [s. p.].
  10. Fabrice NICOLINO, La faim, la bagnole, le blé et nous, [s. l.], Éditions Fayard, 2007, p. 13.
  11. Serge LATOUCHE, Petit traité de décroissance sereine, [s. l.], éd. Mille et une nuits, 2007, p. 62.
  12. Sans oublier le transport de leurs composantes vers les lieux de production.
  13. Serge LATOUCHE, Petit traité de décroissance sereine, [s. l.], éd. Mille et une nuits, 2007, p. 43.
  14. Éric LAURENT, La face cachée du pétrole, [s. l.], Éditions Plon, 2006, p. 387.
  15. Ibid.
  16. Le Club de Rome est une organisation internationale à but non lucratif et non politique réunissant 100 personnes provenant d'au moins 30 pays représentant les 5 continents. Cette organisation se préoccupe des problèmes de l'humanité et a pour objectif de communiquer ses analyses tant aux décideurs qu'au public en général. Club of Rome, [s. d.], http://www.clubofrome.org/eng/about/3/.
  17. Serge LATOUCHE, Petit traité de décroissance sereine, [s. l.], éd. Mille et une nuits, 2007, p. 42-43.
  18. Fabrice NICOLINO, La faim, la bagnole, le blé et nous, [s. l.], Éditions Fayard, 2007, p. 6.
  19. En 2004, la consommation de biocarburant était de 15,5 millions de tonnes, dont 6,4 millions pour le Brésil et 6,8 millions pour les États-Unis. Ibid., p. 20.
  20. Ce qui équivaut au carré d'une grande maison unifamiliale.
  21. Ibid., p. 109.
  22. AGENCE INTERNATIONALE DE L'ÉNERGIE, Word Energy Outlook 2008, résumé, 2008, p. 9, [s. d.], http://www.worldenergyoutlook.org/docs/weo2008/WEO2008_es_french.pdf.
  23. 1 tep =7,3 barils de pétrole.
  24. Steven GUILBAULT et Marlo RAYNOLDS, « Le Canada, producteur de pétrole "sale" », Le Devoir, 6 juin 2008, [s. p.].
  25. Normand MOUSSEAU, Au bout du pétrole, [s. l.], Éditions MultiMondes, 2008, p. 3.
  26. Richard BERGERON, Le livre noir de l'automobile, [s. l.], Éditions Hypothèse, 1999, p. 115.
  27. Alexandre SHIELDS, « 100 mois avant le cataclysme ? », Le Devoir, 22 juillet 2008, [s. p.].
  28. LES AMIS DE LA TERRE, La géopolitique des agrocarburants : manifeste pour un dé-développement, 2008, http://www.amisdelaterre.org/Geopolitique-des-Agrocarburants.html.
  29. Les 3N-J.
  30. Normand MOUSSEAU, Au bout du pétrole, [s. l.], Éditions MultiMondes, 2008, p. 3.